

Ah qu'elle me complique la vie, la Véro ! Disserter sur l'art ou le cochon alors que j'ai mille et une choses à faire et que je suis coincé dans un motel de bord de route squatté par une équipe de bruyants rugbymen, n'est certes pas chose aisée. Car s'il est vrai qu'une andouillette finement parfumée à l'échalote et savamment tirée à la ficelle puisse être considérée comme de l'art (un peu de provoc ne nuit point) au même titre qu'un boudin aux oignons primé à la prestigieuse foire de Mortagne-au-Perche, j'ai du mal à regarder le vin comme une ½uvre d'art à la manière d'un opéra de Puccini, d'une estampe d'Antoni Tapiès ou d'un poème de François Villon comme celui qu'il dédie à la grosse Margot et que je vous invite à visiter ici même.

Si j'aime contempler le croisillon nord du transept de la cathédrale de Bayeux dans son fenestrage du XIIIème siècle, autant que je me délecte des couchers de soleil qui illuminent l'église romane Sainte-Radegonde de Talmont-sur-Gironde parmi les bouquets de roses trémières, si je supporte jusqu'à m'en rassasier les odeurs de Venise loin du Pont des Soupirs, autant que celles de Marseille ou de La Havane, est-ce que j'éprouve les mêmes vertiges en posant mon nez sur un Brunello di Montalcino, un Pommard Les Boucherottes, un Beaune Les Épenotes ou encore un Vallon d'Henri Milan ? Non, à mes yeux du moins, le vin n'est pas de l'art. Il est aliment, simple produit de la terre parfois magnifié avec adresse par celui ou celle qui a su comprendre son intrinsèque vérité. Lorsque par hasard, il est transformé en ½uvre d'art, ce n'est que du factice, un attrape gogo pour collectionneurs bling bling amateur de Rolex, de Ferrari Berlinetta, de sac Vuitton acheté en Asie ou de carré Hermès. C'est le vin chic et cher que l'on met sur un piédestal avant de le ranger dans une vitrine blindée. Dans ce cas, l'art du vin a plusieurs noms : Yquem, Pétrus, Cheval Blanc, Haut-Brion, Margaux et cie pour peu que l'on cite ceux de notre beau pays où l'on est prompt à aller s'héberger en Suisse ou en Belgique par peur du fisc.

L'art ou le vin ? S'il faut choisir, je bois volontiers les deux. Mais il faut dans ce cas être seul et non en bande. Seul dans un fauteuil confortable face à un bon cigare. Alors je bois la trompette Miles Davis ou le piano d'Amahd Jamal en fermant les yeux et en sirotant mon Banyuls ou mon Jerez. Faut-il y voir de l'art là-dedans ? Franchement, je n'en sais rien et je m'en fiche un peu. Et puis qu'entend-t-on par « art » ? Le musée ? Le vin n'y a pas sa place, à mon avis. L'architecture ? Peut-être au travers de certains chais de milliardaires. Il n'y a que dans un paysage où probablement l'on pourrait s'arrêter et contempler un peu à l'image de ton Pic de Vissou, Véro. Mais là ce sont les vignes qui inspirent les peintres et font voyager le poète. Et la vigne, ce n'est pas encore le vin....
Michel Smith



